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Art & Entreprise : pourquoi l’expérience esthétique détient d’étonnants pouvoirs ?

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Pas de transformation des entreprises sans ouverture d’esprit de ses collaborateurs. Pas d’innovation sans curiosité et créativité. Pas de gestion profondément humaine des ressources sans gestion des émotions. De récentes études de psychologie cognitive et neuropsychologiques (1) ont démontré qu’une expérience détient, parmi ses nombreux pouvoirs, celui d’aider à répondre aux enjeux des entreprises confrontées aux mutations que l’on sait : l’expérience esthétique. Explications.

Qu’est-ce qu’une expérience esthétique ?

Expérience ! Expérience client, expérience utilisateur, expérience de marque, expérience produit, etc... Rares sont les entreprises qui n'ont pas saisi l'importance de ce facteur de différenciation dans une économie, elle-même aujourd'hui qualifiée, économie de l'expérience. Mais rares également sont celles qui font cas de l'expérience esthétique. Elle est pourtant une des seules à recouvrir les trois dimensions de la notion d'expérience : celle de l'essai ('je tente une expérience') ; celle de la synthèse de connaissances, sensations, interactions acquises dans la durée ('je mobilise mon expérience') ; celle du ressenti subjectif d’un vécu passé ou présent (je vis une expérience).

Par esthétique ‘Qui perçoit par les sens’, il faut comprendre un processus de perception et d’attention mobilisé sans être contraint par un objectif précis ou une nécessité d’action.

L’expérience esthétique, entendue ici dans un sens restrictif puisque associée au domaine des œuvres de l’art, est donc ce moment où contemplant un tableau, écoutant une musique, lisant un roman, regardant un film ou assistant à un spectacle, notre cognition, nos sens, nos émotions et notre attention ne se mobilisent que pour vivre ce moment.

Cette expérience nous ‘embarque’ dans une posture d’ouverture au monde très particulière. 

 

En effet, lorsque nous percevons les ‘choses’ dans l’objectif d’agir, notre cerveau met en mouvement un processus d’attention qui nous fait adapter les choses à nos propres représentations. Mais quand nous les percevons sans intention d’agir, le processus s’inverse et nous fait adapter nos représentations aux choses qui se présentent à nous. Nous sommes alors mis, sans même en être conscient, dans un état d’esprit d’ouverture.

Expérience esthétique : attention, expérience polyphonique !

Confronté à une courbe de cours de bourse, à un graphique de prévisionnel de ventes, à un schéma directeur, à un organigramme ou toute autre représentation de mon activité professionnelle, nos fonctions cognitives et attentionnelles se concentrent sur un objectif : aboutir le plus rapidement possible à une conviction qui nous permettra de prendre une décision.

Aussi, pour traiter ces informations, nous hiérarchisons, nous focalisons, nous sélectionnons, nous catégorisons. En langage savant, notre traitement de l’information et notre mode d’attention sont dits sériels, focalisés et monophoniques.

Face à une œuvre d’art, ci-dessus 'La Montagne Sainte-Victoire vue du bosquet du Château Noir -1904' de Paul Cézanne, ça change. Notre traitement de l’information et notre mode d’attention vont se faire distribué, parallèle et polyphonique. Concrètement, notre esprit va s’ouvrir à la diversité des interprétations possibles et notre champ perceptuel s’élargir. Pourquoi ? Car l’œuvre d’art déconditionne nos repères familiers. En nous mettant face à la difficulté de hiérarchiser et à l’impossibilité de conclure, elle nous fait activer un mécanisme d’association ‘sensation-signification’ qui agite les deux hémisphères de notre cerveau. Dans un jeu de ping-pong inconscient, des flux neuronaux se mettent à interagir pour exercer notre sensible à se faire intelligent.

Si le savoir -contexte d’une œuvre, vie et technique de l’artiste- n’est pas une condition nécessaire à la qualité de cette expérience esthétique, il est démontré qu’il participe souvent à lui donner plus d’intensité.

Expérience esthétique : quelle émotion !

L’intelligence émotionnelle, tout le monde en parle ! Chacun déplore son absence de droit de cité dans les entreprises.

Une émotion - emovere, mettre en mouvement - est un état affectif. Elle se caractérise par un contenu (peur, colère, joie…), un niveau d’intensité (plus ou moins fort), une valeur hédonique (positive ou négative).

On distingue trois types d’émotions :

- Les émotions évaluantes basiques : elles sont d’ordre physiologique car principalement liées à la réaction d’un de nos cinq sens soumis à une situation donnée : dégoût face à une nourriture jugée infecte ou à une odeur perçue comme nauséabonde, attrait physique pour une personne, etc…

- Les émotions diffuses : elles ne font pas référence à un objet précis. Elles disent notre état d’âme du moment sans pouvoir y associer une cause clairement déterminée. ‘Je me sens bien’, ‘je me sens mal’, ‘je me sens triste’… etc

- Les émotions intentionnelles : elles sont en rapport avec un objet déterminé, une cause première : 'Je suis content, j'ai dépassé mes objectifs' ; 'Je suis énervé, mon manager fait n’importe quoi' ; 'Je suis inquiet, mon service se restructure » ; etc…

L’expérience esthétique révèle des « émotions médiées » car elles obéissent à un phénomène de double médiation.

Le premier est qu’elles ne sont pas provoquées par une cause première existante dans la vie réelle mais par la médiation, la représentation, de cette cause. Le second est qu’elles se produisent dans un cadre en principe découplé de la ‘vie pratique’, elles n’ont donc pas de conséquences comportementales directes.

Exemple. Il est facile d’imaginer la différence des émotions ressenties entre, nous traversant un pont et croisant un homme, la bouche ouverte, qui se prend la tête entre les mains et celles provoquées dans la galerie nationale d'Oslo devant 'le cri’ d’Edvard Munch (1893).

Dans le premier cas, notre expérience émotive aura sans doute un contenu lié à l’inquiétude, au stress, à la peur ; son niveau d’intensité sera fort et sa valeur hédonique probablement négative. Nous déciderons rapidement d’une stratégie de conduite : fuir, prendre le monsieur dans nos bras, détourner les yeux…

Face au cri de Munch, le contenu de notre émotion aura également une teneur liée à l’inquiétude ; son intensité sera probablement plus faible et sa valeur hédonique sera cette fois positive. Pourquoi ? car le phénomène de double médiation nous ouvre l’accès à un nouveau champ émotionnel. Il créée une distance qui nous permet de déployer avec plus de sérénité toutes les nuances de notre ressenti, d’en explorer toutes les résonances.

Si on nous invite à les verbaliser, à les analyser, à les comprendre et les partager, la médiation par une ou des œuvres s’avèrera un remarquable moteur d’échanges de ses émotions. Un échange dépassionné donc plus réfléchi, plus profond.

Expérience esthétique : vous avez dit curieux ?

La curiosité se définit comme une disposition de l’esprit en faveur d’une acquisition cognitive nouvelle (apprendre, connaître, comprendre). La personne en état de curiosité, ressent un plaisir particulier dans ce processus de découverte. Plaisir qui favorise ses capacités de mémorisation et d'apprentissage (3). On sait qu’aucune innovation ne naît sans cette disposition.

L’expérience esthétique favorise le développement de cette capacité dans la mesure où une œuvre ne se révèle jamais de manière déterminée, univoque et définitive (cf. expérience polyphonique). Elle active donc un mécanisme cérébral (précisément dans l’hippocampe) qui, telle une réaction en chaine, va du questionnement à une réponse qui génère une autre interpellation qui amène une autre explication qui provoque une autre interrogation, etc…

Rien d'étonnant à constater l'efficacité d'ateliers de créativité qui reposent sur des techniques d’animation fondées sur l’expérience esthétique.

Et le plaisir dans tout ça ?

Au-delà de tous les bénéfices analysés ci-dessus, il est démontré qu’une des spécificités d’une expérience esthétique bien menée est de détenir une valeur hédonique positive. La raison en est simple. Même si nous sommes confrontés à un contenu tragique, ou incompréhensible a priori, ou gênant, il suffit d’entrer dans les ressorts de cette expérience pour découvrir ou approfondir en nous des qualités de sensibilité, de réflexion, de compréhension et d’imagination. Autant de qualités qui font ressortir notre plus belle part d’humanité... Dose de dopamine assurée.

Christophe Pouilly - La Compagnie

(1) L'expérience esthétique - Jean-Marie Shaeffer- nrf essais - Gallimard

(2) L'expérience esthétique et art contemporain - Marianne Massin - Presse Universitaire de Rennes

(3)What's Going on Inside the Brain Of A Curious Child?

L'agence La Compagnie fait des Arts un levier de performance pour les entreprises.

Elle conçoit et anime, entre autres, des programmes de créativité et d'empowerment des collaborateurs par les Arts pour faciliter les dynamiques de transformation et de réinvention des entreprises.

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